LE MANIFESTE DU MARGINALISME

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Le Manifeste du Marginalisme

Athènes, mai 2017

Je salue les poignées de portes ! Je salue les fourchettes et les couteaux ! Je salue les boutons de manchette ! Je salue les barrières et les feux rouges ! Je salue les signalisations !

Je salue les futuristes et l’Arte Povera !

Enfin je salue la haute société de l’art. Les salons et les salles d’exposition ; les murs et les fenêtres. Les prix, les louanges, les distinctions. Je salue les maîtres de l’art ! Je salue tout le monde ! Mais je ne me frotte pas les yeux en contemplant toute cette splendeur ; ni ne me sens guère impressionné. Car tout est du vent !

Tout le monde s’accorde sur ce point, à la seule exception de ceux qui naguère pro-mettaient de changer le monde. Mais ils n’ont rien fait, ils sont redescendus sur terre et ont oublié ! A présent ils se pavanent sur des photos-souvenirs. Ils prennent la pose aux côtés de ceux qui ont réussi, des célébrités, des politiques, des friqués ; tels des parents pauvres. Rien d’étonnant s’ils ne sont pas d’accord ! Eux, les prétendus porte-drapeaux du changement ! Artistes sur le papier et en paroles. On cherche leurs œuvres et on ne trouve que des selfies. Si vous ne les rencontrez nulle part, ne prenez pas la peine de vous préoccuper d’eux. Mais si, dévorés par la curiosité, vous voulez connaître leur avis, vous n’avez qu’à le leur demander.

Je pense qu’ils diront : « Tout va pour le mieux ». Ils voient tout en rose depuis qu’ils sont parvenus là où ils voulaient. Ne les croyez-pas ! Ils parlent ainsi pour être entendus des naïfs ! Pour que se tranquillisent les indifférents. Qu’ils disent et qu’ils fassent ce qu’ils veulent ! Je ne vais pas m’en faire pour autant ! De toute façon, si l’on met de côté tous les naïfs et les indifférents qui sont à leur botte, ceux qui restent sont encore assez nombreux. C’est à eux que je m’adresse. Mais par précaution, avant d’en arriver à mon sujet, je ressens l’obligation d’exprimer mon respect sans partage. Dans le règne animal : aux belettes ; aux fouines ; et aux blaireaux. Dans le monde des hommes : à toute la classe dirigeante ; aux oligarques ; leurs convives ; et leurs acolytes. Un régal pour les yeux ! Admirez-les ! Voyez comme ils se félicitent les uns les autres ! Comme ils se récompensent les uns les autres ! Comme ils s’acclament les uns les autres ! Avec quelle aménité, quelle admiration, ils s’inclinent devant leurs médiocrités respectives ! Nos chaleureuses félicitations à tous ! Rappelez-vous que chacun d’entre nous peut jeter à terre, le plus robuste de ses adversaires s’il le trouve penché. Alors, que ceux qui souhaitent s’incliner le fassent devant leur miroir. Après avoir étudié la question je peux vous affirmer que c’est l’endroit le plus sûr ! D’une façon générale il existe comme un manque de confiance. Personne n’a confiance en personne ! Il n’y a pas de quoi s’étonner car tout ce qu’on fait est vu et tout ce qu’on dit est entendu. Et il y en a d’autres même, qui lisent dans notre esprit. Qui observent et enregistrent nos comportements sans cesse ! « Cher journal intime », je crains que tu aies changé de mains. J’attendais avec impatience les bonnes circonstances pour te récupérer. Et puis voilà quelques jours, j’ai rencontré quelque part des amis. Ils exposaient mes œuvres mais à l’envers. « C’est une manière de protestation » m’ont-ils expliqué quand je leur en ai demandé la raison « Contre qui et pourquoi ? » J’ai pris courage. Apparemment « quelque chose se joue ici », en ai-je déduit. Un peu plus loin, j’ai croisé aussi les autres. Ceux-là faisaient la queue derrière les spéculateurs et leurs sbires. J’ai fait mine de ne pas les reconnaître pour ne pas les mettre dans une position difficile. J’ai poursuivi mon chemin en suivant les empreintes que j’avais laissées une fois précédente. Après avoir marché assez longtemps, il m’a semblé retourner au même endroit. J’avais une forte impression d’être déjà passé par là ; mais ce n’était qu’une sensation de déjà-vu.

Je ne veux pas m’étendre davantage. J’ajouterai seulement que celui qui croit pouvoir changer le monde est bien égoïste. Chacun doit être libre de faire ce qu’il veut, que ce soit juste ou non. Du reste, toutes ses actions, une à une, seront toute prises en compte. Voilà ce qui est juste ! Nul n’a le droit de prendre qui que ce soit à la gorge et de lui dire : « Pour le bien, lève-toi ! Deviens toi-même ! Deviens de fer ! Deviens de vent ! Deviens d’eau claire ! Deviens torrent ! Prépare-toi « … Bientôt ce sera toi le plus fort et tu pourras leur imposer toutes les horreurs que tu as subies à cause d’eux »(1) Et si l’on suppose qu’ils prennent la peine de répondre ? S’ils disent, par exemple : « De grands mots, mon ami ! » Alors sûrement, la contradiction commencera, les esprits s’échaufferont et il y aura une empoignade ! Non, non et non ! Je ne réveille pas les vieilles discordes, je n’attise pas la haine. Je recommande le sang-froid, la retenue, la quiétude !

D’ailleurs, ce n’est pas une belle chose que de jeter de l’huile sur le feu. Et ce n’est pas dans mon caractère ; mais je n’aime pas trop non plus voir des gens jeunes, pleins de vigueur et d’élan, se replier, reculer, faire marche arrière, capituler ! Eh bien ! Moi je vous dis : « Quiconque, bon ou mauvais, prend la décision d’avancer d’un seul pas, ne se ridiculise pas ensuite en faisant dix autres pas en arrière. » Alors je vous dis : Ne cédez pas ! Obstinez-vous ! Marquez votre présence. Rendez-la aussi convaincante que possible. Ne vous laissez pas aller un seul instant ! Remplissez le monde de couleurs. Produisez des notes dissonantes ! Oui cela demande de l’entraînement, je sais ! Improvisez sur des instruments désaccordés. Tirez des traits. Écrivez partout des pensées absurdes et des mots incohérents. Tous ce qui ne vous plaît pas, effacez-le. Gribouillez ! Déchirez ! Détruisez ! Et tout ce qui restera enterrez-le, le plus profondément possible ! Marquez la déchéance et chantez le délabrement. Cet art-là, d’aucuns le qualifieront peut-être de marginal ! Tant mieux, vous faites votre possible pour qu’il se répande partout !

En même temps, tenez-vous prêt à tout hasard, on ne sait jamais. Ils iront même jusqu’à frapper à votre porte à l’improviste comme les colporteurs, afin de vous vendre leurs conseils. En fait, ils chercheront le subterfuge adéquat pour vous tromper. Mais s’ils se rendent compte que vous ne vous laissez pas berner, ils se fatigueront et ils s’en iront. Mais ils reviendront et cette fois ils brandiront des titres et des prix falsifiés. S’ils deviennent trop lassants, vous pourrez leur dire : « Les mecs ! Ces vieux papiers-là on va bientôt les jeter comme des confettis depuis les balcons ! » Malheureusement, un fourbe quelconque est allé directement le leur répéter. Comme on pouvait s’y attendre, ils se sont mis en colère et ils ont voulu savoir aussitôt qui donnait de tels conseils. A force de discuter, ils en sont arrivés à ce type bizarre, surnommé « le Zélote ». …Je me suis mis à rire ! « On en avait entendu parler de celui-là mais on n’y avait pas prêté attention. On l’avait sous-estimé. Qu’il se présente devant nous ! » Mais quelle coïncidence ! Le hasard a fait qu’il est allé lui-même les trouver, sans savoir bien sûr dans quel merdier il allait mettre les pieds. « Me voilà ! » leur dit-il. « Je suis passé vous dire bonjour et à l’occasion dites-moi, avez vous de l’argent en liquide à me prêter ? Je suis prêt à payer des intérêts supplémentaires et à verser en plus des pot-de-vin à chacun d’entre vous. Le tout en toute discrétion. En garantie je mets sur la table tous les contrats en cours. Avec en tout premier, la Voie du Seigneur que je suis en train de préparer. Regardez dehors, les bulldozers et les excavatrices travaillent à plein régime ! »

  • Mais de quelle voie nous parles-tu, mon vieux ! De quel Seigneur ? Tu te paies notre tête ?

Alors lui, en guise de réponse il retrousse ses manches et leur montre ses plaies. Il avait une plaie à chaque poignet et quelques petites égratignures ici et là. Bref, rien de sérieux. Il espérait cependant les faire plier, mais eux, insensibles, se sont détournés avec mépris. Lui, ne s’avouant pas vaincu, est tombé à genoux, a déchiré ses vêtements, a ouvert grand les bras et s’est mis à hurler des incohérences ! Il faisait mine de parler en prophète dénonçant au nom de Dieu le mal, pour les effrayer. « Qui méprise sera méprisé »(2), les a-t-il menacé. « Les idées nouvelles toujours triompheront mais hélas ! rares seront ceux qui s’aviseront à temps du changement. Et plus rares encore ceux qui raccrocheront leur toge pour saluer avec décence et dignité Alexandrie, au moment où elle s’en ira. « Lorsque soudain à l’heure de minuit / tu entends passer la troupe invisible | dans un cortège d’ exquises musiques et de voix |»(3). Peu importe ! »

-Peu importe ! Peu importe ! répétait en chœur son autre lui-même.

  • Allez-y ! poursuivit-il dans son idée. « Ce décor-là nous le dresserons facilement, nous… », – « Laissez-moi rire ! », pensai-je, « il est tout seul le coquin ! Il essaie de faire impression ! » « Nous », insistait-il encore « les vaincus d’hier, les vainqueurs de demain ! Les contestataires ! Les fauteurs de troubles ! Nous qui nous amusons à faire coller les fusées aux plafonds des cinémas du quartier. Nous qui déchirons les bottins à mains nues, pour faire la preuve de notre force et qui décapsulons nos bières avec nos dents pourries. Nous sommes la seule réaction contre l’ordre établi ! Nous sommes venus pour démolir, pour recycler ! Pour réfuter les règles. Pour se débarrasser des idées fixes et des obsessions !

Et s’adressant à la foule de ses partisans invisibles, il les encouragea en disant :

« En avant donc, vous les indisciplinés, les réprouvés

En avant les réviseurs, les iconoclastes, les hérétiques.

En avant vous, les effrontés, les postmodernes tapageurs

En avant vous, les immortels soldats du roi Nemrod

En avant vous qui frappez vos cymbales et soufflez dans vos trompettes En avant, vous dont les œuvres sonnent comme des réveils-matin déments L’ heure est venue, rassemblons-nous tous ici  !

Hors de la ville. Hors mesure. Hors de soi-même. Déclamons les vers de la nouvelle rhapsodie. Écrits dans des cahiers froissés et sur des murs prêts à s’effondrer et sur des bras, et des nuques. Des vers qui racontent les exploits des héros fratricides et les manigances de dieux qui sont décédés, en ne nous laissant comme héritage que de dettes. »

Les rails frissonnent. Le train arrive haletant, un nuage noir court à sa poursuite. « Mais de quelle époque ce diable-là a-t-il surgi ? » « Crois-tu qu’il vient du passé ? » Et le Zélote ? Où est-il, ce fou ? » Le train entre en gare. Les gamins extasiés courent derrière en psalmodiant : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur »(4). Le chiffonnier annonce d’une voix de stentor : « Filles et garçons de Sion, voilà votre roi qui arrive par le train vous joindre, vêtu d’un habit de noce et monté sur un âne de fer » )(5).

Un sans-abri qui passait à cet instant, poussant devant lui ses quelques biens, me dit :

  • On dirait que c’est leur organisme qui leur réclame une telle mascarade ! Souviens-toi de mes paroles, si ce n’est pas par le Zélote alors ce sera par son âne qu’ils se feront avoir ».

Pendant ce temps le train s’est arrêté et a ouvert ses portes. La vapeur envahit l’atmosphère, créant un décor de film en noir et blanc. « Terminus ! Messieurs les voyageurs sont invités à descendre ! » braillent de vieux haut-parleurs. Les passagers ont commencé à sortir. L’air s’est empli de jeunes voix. Le monde s’est gorgé de couleurs, l’ambiance était pleine de vie. Les voyageurs, tous de petits enfants et des adolescents, des garçons et des filles qui couraient se jeter dans des bras accueillants. C’étaient nos petits nous-mêmes ! « Regarde ! Ils sont revenus ! Ils apportent avec eux, nos ridicules rêves de jeunesse, nos projets grandioses, nos poèmes idiots, nos billets doux comiques. »

Comme c’est émouvant ! En vérité je suis à deux doigts de me mettre à pleurer ! Mais est-ce que je rêve ? Une jeune fille s’approche, je me baisse pour savoir ce qu’elle veut.

  • Dis-donc ! » me dis-je, « elle veut m’embrasser celle-là ! » Mais elle, me chuchote simplement à l’oreille : « Les visionnaires rêvent tout éveillés ! »

– « Tu veux dire, les rêveurs ! » l’ai-je corrigée.

– « Je ne te comprends pas, tu m’expliqueras une autre fois », m’a-t-elle répondu et

elle a disparu dans la foule.

Ses paroles résonnaient encore à mon oreille tandis que le contrôleur me tapait sur l’épaule : – « Réveille-toi ! », – « J’ai été ravi de faire ta connaissance ! » lui ai-je répondu en divaguant. « Réveille-toi, je te dis ! Et laisse tomber les flatteries ! Contrôle des billets ! » Je lui tends mon billet. « Tu aurais dû être déjà descendu. descends à la prochaine, passe sur le quai en face et prends le prochain train pour revenir en arrière ! »

Je suis descendu. La gare était déserte, isolée, menaçante. J’ai été saisi par la peur de faire de mauvaises rencontres. Heureusement, une chaîne de wagons a bientôt défilé devant moi. Les aiguilles de l’horloge au mur ont commencé à tourner en sens inverse jusqu’à ce que le convoi s’immobilise. Sur le vieux wagon qui s’est arrêté devant moi, il était écrit : « free Willi », – « Pourquois-pas ? Mise à part l’orthographe je suis fortement favorable à cette idée » J’ai franchi la marche. Je suis entré dans le wagon et je suis resté debout. Un petit autocollant sur la vitre prévenait : « Le train dispose d’un revêtement spécial de protection anti-graffiti. Le graffiti entraîne des poursuites pour dégradation de bien public : article tant, paragraphe tant, sous-paragraphe tant, alinéa tant, tel numéro, telle date (6). Les contrevenants, était-il précisé, seront poursuivis ! » Puis on versait dans la litanie sur la nécessité de garder le train propre. Je pensais : « De l’argent jeté par les fenêtres. le train est couvert de graffitis. Et heureusement ! »

En descendant je suis tombé sur une manifestation. La plupart des manifestants étaient des jeunes. Je les ai suivis pour me sentir encore quelques instants entraîné par l’effervescence et l’enthousiasme de la jeunesse. Au coin de la rue je demande à un jeune homme qui marchait à mes côtés : « Dis donc, qu’est-ce qu’on fait ici ? » « Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Ce que tu vois, de l’agitation, du ramdam ! Tu étais où en fait, pourquoi es-tu en retard ? », – « Moi ? » ai-je demandé, perplexe.

Pendant ce temps, la tension du rassemblement arrivait à son comble. Les mélomanes rivalisaient sur le point d’orgue. Les rebelles sifflaient avec les doigts. Les plaisantins faisaient « ho ! ho ! ho ! ». Et parmi les autres, certains hennissaient, d’autres beuglaient et aboyaient. Moi j’arborais un air idiot et un sourire emprunté.

Tout en faisant ce tintamarre incroyable et ces gestes paillards nous avons continué notre marche jusqu’à ce que nous soyons parvenus devant la demeure patricienne à demi en ruines qui se trouve derrière la place de la fontaine aux lions. Je passe par là chaque jour mais je n’y fais pas attention. A présent je l’observais avec admiration comme si je la voyais pour la première fois. Il m’a semblé qu’elle attendait celui qui lui donnerait un coup de pied pour la flanquer par terre. Comme elle était immense ! On aurait cru qu’elle avait été construite pour abriter des géants ! Aujourd’hui ce sont plutôt les bestioles qui l’habitent. J’en étais là de mes réflexions quand quelqu’un m’a tiré par la manche. « Viens ! » me dit-il. « Fais ton miracle ! » et il m’a mis dans la main un morceau de craie. Derrière moi des lampes se sont allumées. Des ombres ont sauté pour s’écraser d’un coup contre le mur à demi effondré. Des mains se sont mis à agiter des aérosols. Des pinceaux ont goutté sur le sol. Je ressentais la tension jusque dans mes tempes.

Finalement, j’ai serré la craie entre mes doigts et j’ai écrit :

MARGINALISME :

en lettres capitales suivi de deux points. Et je me suis dit : Maintenant, que celui qui veut place ses petits soldats ici. Ça ne nous dérange en rien ! Imperturbables, nous continuerons à érafler nos tableaux et briser nos sculptures ! La réputation posthume, nous on en a rien à foutre ! Mettez-vous en plein la panse, buvez jusqu’à plus soif, rotez et pétez à votre aise ! Il n’y a rien après ! Tout se passe maintenant ! Maintenant que la vieille garde va s’en aller. L’avenir nous appartient désormais, à nous qui ne connaissons guère la politesse et les bonnes manières. Nous nous exprimons librement, sans inhibitions. Nous nous essuyons sur nos manches. Nous jouons à cache-cache dans les chambres obscures. Nous nous poursuivons dans le dédale des couloirs. Nous explorons l’inconnu, nos recoins secrets. Nous présentons l’inouï. L’hermétique. Le contradictoire. Nous procédons sans préméditation et de façon subversive. Nous improvisons et nous nous surprenons sans cesse.

Nous sommes apparus tout à coup. A peine assis, il s’en est fallu de peu que nous n’en venions aux mains pour des miettes. Nous avons failli être les commensaux des archiprêtres et des autres misérables. Heureusement, il y a eu une pagaille ! On nous a invités à fournir des explications.

-« Comment et par où êtes-vous passés vous, pourquoi ne vous a t-on pas arrêtés à l’entrée ? Qu’avez-vous à dire ?

« Nous ? Que dire ? » Nous avons simplement demandé pardon pour le dérangement ! « Nous avons cru, avons-nous dit pour nous justifier, que le domaine de l’art était soi-disant libre ! »

  • « Qu’est-ce que vous nous racontez-là ! »

  • « On l’a lu quelque part mais ne faites pas attention. Il vaut mieux qu’on s’en aille sans vous retarder davantage. Mais puisqu’on est là, est-ce que par hasard vous pourriez jeter un coup d’oeil à nos œuvres ? »

  • « Pas maintenant ! Laissez-les derrière la porte ! On y jettera un coup d’oeil quand on aura le temps ! »

Nous sommes partis sagement. Près d’un an avait passé quand enfin ils ont jugé que le moment était venu d’en finir avec nous.

  • Venez ici vous autres », nous ont-ils ordonné. « Qu’est-ce que c’est que ces choses-là ? Enlevez-les nous de là ! Vous êtes refusés ! »

– « Mais… »

« Il n’y a pas de mais ! » Nous avons insisté pour qu’ils nous donnent des explications. L’ambiance s’est échauffée. C’est alors qu’une dame, ancien membre des Monty Python’s est intervenue. Nous lui avons fait confiance car elle portait un collant emblématique. Elle a demandé à examiner nos œuvres pour les estimer selon ses connaissances scientifiques. – « Vos œuvres », finit-elle par déclarer, « ne sont pas d’œuvres d’art ! Ni originales ! Ce sont même pas des œuvres ! » On s’y attendait ! Des poissons morts et des petits oiseaux inertes sur des toiles accrochées aux murs, c’est tout ce qu’il faut pour mettre les invités dans une bonne ambiance de soirée cocktail, c’est ça qui fait la différence ! Contrits mais inconciliables nous avons pris le chemin du retour, en trimballant toutes nos œuvres en vrac. Sur l’épaule, sur le dos, sous le bras, comme si on venait de les dévaliser quelque part. Un mendiant nous a très vite repérés et s’est proposé de nous prêter main forte « à condition que vous me donniez un petit quelque chose ! » a-t-il dit. Nous avons senti le frisson de la menace. Mais s’approchant, il a écarquillé les yeux. Il a fait le signe de croix ! « Toi ! » a-t-il bredouillé en me montrant du doigt, « j’ai entendu parler de ton discours ! Tu es celui qui peint de façon non-visuelle ! C’est de toi que parlent les saintes Ecritures. Tu es le Diable. Le créateur des premières anti-œuvres ». Et paniqué il a pris ses jambes à son cou.

Je suis resté interloqué. A peine remis, j’ai regardé autour de moi. La manifestation avait disparu ! Il n’y avait plus une âme ! On n’entendait rien ! Effrayé, j’ai pris le chemin du retour. Sur les murs je voyais écrit partout

MARGINALISME :

en lettres capitales suivi de deux points.

Les jours suivants, j’ai observé avec surprise que certains avaient osé écrire là tout un tas de pensées originales, de slogans, d’aphorismes…

Et d’autres peut-être, ai-je pensé, auront commencé à déchirer, à casser, à recoller et autres actions que je n’imagine même pas, moi le premier des marginalistes…

Je mettrai donc à tout hasard, encore deux points, c’est d’ailleurs ainsi que je vois les choses :

Tant que les conditions se feront difficiles

les libertés seront restreintes

Obligatoirement et c’est pour cela peut-être

que les lacets de chaussures se dénoueront

Les tiroirs dans les placards s’ouvriront

Des bébés naîtront des lampes brûleront

Certains trouveront d’autres perdront

Des choses se feront qu’il faudra

absolument dire pour que nous les sachions!

KERAMEKIS © 2017

Athènes, mai 2017

Traduction d’ Isabelle Tloupas

  1. Thucydide Livre V, 89 alinéa II : “…ἐπισταµένους πρὸς εἰδότας ὅτι δίκαια µὲν ἐν τῷ ἀνθρωπείῳ λόγῳ ἀπὸ τῆς ἴσης ἀνάγκης κρίνεται, δυνατὰ δὲ οἱ προύχοντες πράσσουσι καὶ οἱ ἀσθενεῖς ξυγχωροῦσιν. “ (Traduction mk) : “ Quand on est en position d’égalité on tente de faire le dialogue par contre quand on a la force d’imposer sa volonté on évite les marchandages »

  2. Proverbes de Salomon 10.21 13 : “ὃς καταφρονεῖ πράγµατος, καταφρονηθήσεται ὑπ᾿ αὐτοῦ· ὁ δὲ φοβούµενος ἐντολήν, οὗτος ὑγιαίνει.” (Traduction mk) : « Par celui qu’on méprise on risque d’être méprisé mais en fin du jour sera heureux celui qui suit l’ordre. »

  3. Constantin Cavafis 1863-1933 Poèmes : “Dieu abandonne Antoine”, traduction de François Sommaripas

  4. Evangile selon Saint Marc 11. 9 : “… καὶ οἱ ἀκολουθοῦντες ἔκραζον λέγοντες· ὡσαννά, εὐλογηµένος ὁ ἐρχόµενος ἐν ὀνόµατι Κυρίου » (Traduction mk) : « Ceux qui le suivaient criaient : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur »

  5. Evangile selon Saint Mathieu Verset 21.5 : «εἴπατε τῇ θυγατρὶ Σιών, ἰδοὺ ὁ βασιλεύς σου ἔρχεταί σοι πραῢς καὶ ἐπιβεβηκὼς ἐπὶ ὄνον καὶ πῶλον υἱὸν ὑποζυγίου.» (Traduction mk) : « Dites à la fille de Sion que son Roi vient la rejoindre doux sans solennités monté sur un ânon la progéniture d’une humble monture. »

  6. Article 381 du code civil grec sur la dégradation d’un bien public.

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